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HISTORIQUE
DE LA
PAROISSE
DE
Saint-Sébastien
de Beauce
(1869-1944)
par
J.-Alphonse Richard
Clerc de Saint-Viateur



Avec l'autorisation des Supérieurs

PÈRE P.-M. FARLEY, c.s.v.
Joliette, 12 mai 1944.

Nihi1 obstat

CHAN. I. GERVAIS
    Censor librortum
Joliette,11 mai 1944
 
 

Imprimatur,

Joliette, le 11 mai 1944,

JOSEPH-ARTHUR,

év. de Joliette.



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ARCHEVÊCHÊ DE QUÉBEC
La Chancellerie

Québec, le 18 mai 1944.
 
 

Révérend Frère J.-A. Richard,
Maison Provinciale des Clercs de Saint-Viateur,
Joliette.
 
 

Révérend Frère,

      L'Historique d'une paroisse offre pour les chrétiens qui y ont reçu le baptême et y ont grandi dans la foi un intérêt et un charme singuliers. C'est contribuer du même coup à resserrer les liens spirituels et humains des fils du même petit coin de terre que de relater ainsi les annales des aïeux et de mentionner les noms de ceux qui furent une pierre dans l'édifice de nos paroisses.

      Aussi, Son Eminence le Cardinal Archevêque de Québec loue-t-il votre pensée de publier l'Historique de la paroisse de Saint-Sébastien, et souhaite-t-il que ce fruit de vos labeurs, dans l'état de santé que l'on vous sait, reçoive toutes les bénédictions du Seigneur.
 
 

Le Secrétaire de Son Eminence,
Paul NICOLE, ptre


AVANT-PROPOS
Le soixante-quinzième anniversaire de l'arrivée du premier curé à Saint-Sébastien de Beauce a semblé une occasion toute désignée pour consigner les faits et gestes des anciens qui firent notre paroisse et de ceux qui continuèrent leur oeuvre héroïque.

 
 

Missionnaires, desservants, curés, défricheurs, colons et agriculteurs, à tous est due la reconnaissance de la génération actuelle et des générations qui viendront. Il sied surtout de rappeler spécialement l'oeuvre de ces pasteurs au coeur apostolique dont le zèle et le labeur ont permis l'éclosion, le développement et le progrès de notre paroisse.Tous ces prêtres de Dieu, laissant dans chaque famille de Saint-Sébastien les précieux fruits de leur sacerdoce, ont semé dans la paroisse une atmosphère qu'il fait bon respirer et de laquelle se dégage, pour les jeunes d'aujourd'hui, le parfum d'une grande leçon: la leçon du travaiI et du respect. On n'a qu'à ouvrir les veux pour y voir la leçon éloquente du travail; il faut ouvrir son coeur pour y sentir la leçon du respect:  respect de Dieu et respect de son prêtre.
 

Voità qui explique le succès matériel et religieux de Saint­Sébastien. Ce double respect, basé sur la sympathie, la compréhension et l'amitié, a produit chez nous des merveilles... que ne produira-t-il pas encore, si le passé se porte garant de l'avenir?
 

Et c'est pour mieux dégager ces leçons du passé que nous avons osé rappeler, sans aucune prétention littéraire, les événements qui ont fait l'histoire de Saint-Sébastien. La tâche aurait été impossible sans le manuscrit fort documenté laissé par un pionnier de la paroisse, M. Louis Paradis. Des bonnes volontés sont venues fournir l'apport d'un louable désintéressement pour rendre possible la publication de cette monographie: un cordial merci veut ici souligner leur charitable et discrète collaboration.

L'indulgence du lecteur voudra bien taire les déficiences de l'ouvrage et se rappeler que le seul but de l'auteur a été et demeure de souligner les oeuvres des anciens et de leur rendre hommage. Puissent les paroissiens de Saint-Sébastien y trouver un encouragement pour marcher toujours de l'avant dans la voie du travail, du respect, de l'honneur et de la vertu !
 

J.-A. R., c.s.v.



Le soixante-quinzième anniversaire
de la paroisse de
Saint-Sébastien
(1869-1944)
Votre paroisse en joie, et presque centenaire,
Malgré les moissons d'or qu'elle a dû recueillir,
Garde un air de jeunesse en sa démarche fière
Sur le rude chemin parcouru sans faillir.
Caressés de rayons ou heurtés par la bise,
Ses jours comme ses nuits s'écoulent sans remords,
Puisqu'elle a su servir la patrie et l'Eglise,
Dévouée aux vivants sans oublier ses morts...
 

Elle voit sous ses pas ressusciter des roses
Dont la sève a bravé le souffle des antans,
Et qui gardent encore dans leur calice, encloses,
Les substiles senteurs de ses jeunes printemps.
 

A vous tous elle dit:"Contemplez votre église !
Voilà l'arche bénie où jamais rien ne meurt,
Où vivants et défunts devant Dieu fraternisent
Dans l'éternel amour qui fait battre leur coeur.

"Quand vous l'avez revue en sa neuve toilette,
La joie a fait monter des larmes à vos yeux,
Car elle est bien la même en ce décor de fête,
Et vous y revivez son passé glorieux.

"C'est pour y retrouver la vie et leur jeunesse,
Que vos morts ont quitté leurs champs et leurs maisons; Immuable comme eux, j'ignore la vieillesse,
Dans la jeune clarté de nouveaux horizons.
 

"Leurs pénibles débuts, leurs oeuvres, leurs paroles
Survivent à leurs corps refroidis dans les tombeaux;
La lumière jaillit des funèbres coupoles
Comme luit l'avenir dans l'ombre des berceaux...

 
"De la glèbe creusée à l'époque première,
Où prêtres et colons furent mes créateurs,
Je porte les fruits mûrs et, septuagénaire,
Je me sens rajeunir à chaque instant qui meurt.

"Défunts comme vivants en moi sont en présence, Brillants de la splendeur qui leur vient de l'autel,
Car l'église, berceau de ma lointaine enfance,
De tout rayonnement est le centre immortel..."

*
*  *


Paroissiens qui vivez cette heure de liesse
Où le passé renaît dans votre souvenir,
Vos pères ont compris qu'il n'est point de sagesse
Hors du Christ que l'on prie et qui seul peut bénir.

S'ils ont lutté, parfois souffert, toujours la joie
 vaincu la tristesse à leur foyer chrétien;
Ils ne ne furent pas ceux que la rafale ploie,
Car Jésus fut leur guide et sa croix leur soutien.

Quand vous bercez vos fils aux chants des vieux cantiques,
O mères qui rêvez d'un nimbe pour leur front,
Souvenez-vous de vos aïeules héroiques
Dont l'exemple a rendu votre labeur fécond...

Et vous, pasteur zélé que tous ici vénèrent,
Ferme appui du vieillard, guide expert de l'enfant,
Ne possédez-vous pas en votre âme de père,
Des curés disparus le coeur toujours vivant ?...

Ainsi par le présent, hier se continue,
Dans le multiple effort qui tend vers l'unité:
C'est la marche ascendante où, dans cette avenue,
Quinze lustres de vie apportent leur clarté.

Arthur LACASSE, ptre.


L'abbé Lacasse est né à St-Anselme de Dorchester, paroisse d'où sont venus les premiers colons de Saint-Sébastien, les frères Ignace et Barthélemi Royer.
 


VIE DE SAINT SÉBASTIEN (1)
     Narbonne et Milan se disputent la gloire d'avoir vu naître ce héros chrétien. On peut dire qu'il appartient à la fois à ces deux illustres villes, car son père était un noble gaulois, originaire de Narbonne, et sa mère, une Milanaise.

      Il reçut à Milan une éducation d'autant meilleure qu'elle fut plus chrétienne. Il embrassa la carrière militaire sous le règne de l'empereur Carinus, et ne tarda pas à se distinguer par sa loyauté, son intelligence et sa bravoure. Sous le règne de Dioclétien, il parvint au grade de capitaine au premier bataillon de la garde impériale.
 

LE DEFENSEUR DES CHRETIENS

      Les brillantes qualités de Sébastien l'avaient rendu cher à l'empereur, et il habitait généralement le palais du prince. Celui-ci ignorait que le capitaine était chrétien. Sébastien gardait le secret, non par manque de courage, mais pour être en mesure de secourir plus facilement ses frères les chrétiens, emprisonnés pour la foi. En effet, l'an 303, une grande tempête s'éleva contre les disciples de Jésus-Christ. Sébastien, profitant des prérogatives attachées à son grade, s'introduisait souvent, sous divers prétextes, dans les prisons et il ne se passait pas de jour qu'il ne vînt consoler les captifs et affermir leur foi.

      Au plus fort de la persécution, deux frères d'une famille sénatoriale, Marc et Marcellien refusèrent de sacrifier aux idoles et furent condamnés à mort. Les parents des deux confesseurs, qui étaient encore païens, obtinrent du préfet de Rome, Chromace, un sursis de trente jours, pour les faire revenir sur leur décision. Les condamnés furent donc confiés à la garde du premier greffier de la préfecture, Nicostrate, et ils eurent à soutenir des assauts incessants contre toute leur famille conjurée. La lutte fut terrible.

      Déjà les deux combattants, ébranlés par les larmes de leur père, de leurs femmes et de leurs enfants, commençaient à faiblir, lorsque Sébastien parut dans la prison. Sa parole pleine de feu ranima le courage des deux captifs, et elle produisit une profonde émotion sur toute l'assistance, étonnée d'entendre louer le Christ par un officier impérial.

      Sébastien n'avait pas achevé son discours que la femme du greffier Nicostrate, Zoé, se jetait à ses pieds, et par ses gestes lui faisait comprendre qu'elle implorait son secours. Elle était muette depuis six ans. Sébastien fit le signe de la croix sur sa bouche et elle employa aussitôt la parole recouvrée à publier qu'elle professait la foi de Sébastien.

    A la vue de ce miracle, Nicostrate, lui aussi, se jette aux pieds du Saint. Demandant pardon aux deux chrétiens dont il a reçu la garde, il les débarrasse de leurs chaînes et déclare bien haut qu'il veut partager leur martyre. La famille elle-même qui, quelques instants auparavant, s'efforçait d'arracher aux confesseurs un acte d'apostasie, renonce au culte des idoles, et toute l'assemblée, fondant en larmes, rend grâces au Seigneur et déplore son infidélité. Le démon était vaincu au moment où il croyait remporter la victoire, et son oeuvre de perdition se transformait en oeuvre de salut.

      Nicostrate protestait qu'il n'accepterait aucune nourriture avant d'avoir reçu le baptême, mais Sébastien, modérant son ardeur, l'engagea à emmener les prisonniers dans sa propre maison et lui-même partit en toute hâte pour aller chercher le prêtre Polycarpe caché aux environs.
      Nicostrate, sous prétexte d'effrayer les prisonniers par la vue des instruments de torture, les fit venir dans sa demeure. Le geôlier Claude s'étonnait fort de cette mesure inopinée; le greffier le prit à part et lui raconta ce qui s était passé. Claude avait deux enfants malades. Il les amena aussitôt à la maison de Nicostrate et il supplia les néophytes de les guérir.
      "Le baptême seul peut accomplir ce miracle", répondent les convertis; et Claude, touché par la grâce, se met au rang des catéchumènes avec ses deux enfants.
      La cérémonie du baptême fut célébrée par le prêtre Polycarpe dans la maison de Nicostrate et Sébastien servit de parrain aux nouveaux chrétiens.
      Les enfants de Claude furent plongés les premiers dans l'eau génératrice; ils en sortirent pleins de force, guéris en même temps dans leur âme et dans leur corps.
      Le père des deux confesseurs de la foi, Tranquillin, était depuis onze ans sujet à de violents accès de goutte, et on était obligé de le porter. Il éprouva de grandes douleurs quand on le déshabilla, et comme le prêtre, pour soutenir son courage, lui demandait s'il croyait que Jésus-Christ pouvait le guérir en lui remettant ses péchés:
      "Je crois, répondit-il, que mon Sauveur peut m'accorder le salut du corps et le salut de l'âme; mais je n'implore que la rémission de mes péchés. Je suis heureux d'offrir mes douleurs au Christ".
      Les assistants fondaient en larmes et ils demandaient à Dieu de récompenser la foi de son serviteur. Polycarpe, s'adressant une seconde fois à Tranquillin:
      "Croyez-vous au Père, au Fils et au Saint-Esprit?"


      -"Oui", répondit le vieillard, et il descendit d'un pas ferme dans la fontaine.
      Il était guéri.
 

CONFlANCE ET COURAGE DU PREFET DE ROME

    Les nouveaux baptisés demeurèrent dix jours dans la maison de Nicostrate; sous la direction de Polycarpe et de Sébastien, ils chantaient les louanges du Christ et se préparaient au combat. Embrasés de l'amour de Jésus-Christ, ils demandaient à Dieu la grâce du martyre. Les femmes et les enfants rivalisaient avec les hommes de confiance et de courage.

      Cependant, le sursis de trente jours s'était écoulé et Chromace fit comparaître Tranquillin devant son tribunal. Le sénateur le remercia:


      "Le délai que vous m'avez accordé, dit-il, a conservé les enfants au père et rendu le père aux enfants".
      Chromace ne comprenait point le sens de ces paroles, et croyant que Tranquillin avait triomphé de la constance de ses fils, ordonna d'apporter l'encens afin que Marc et Marcellien pussent sacrifier aux idoles.

      Mais Tranquillin, se redressant, dissipa les illusions du préfet, déclara qu'il était chrétien et raconta le miracle dont il avait été l'objet. Chromace était, lui aussi, atteint de la goutte; mais comme une nombreuse assistance remplissait le prétoire, il n'osa pousser plus loin ses interrogations, et, faisant arrêter Tranquillin, il annonça qu'il examinerait sa cause à la prochaine audience.
      Le soir, il envoya chercher secrètement le vieillard, et, lorsque Tranquillin fut introduit dans ses appartements, il le supplia de lui révéler le remède qui avait procuré sa guérison. Il essaya même de le tenter par l'appât de grosses sommes d'argent.


      "C'est la toute-puissance du Très-Haut qui m'a guéri, répondit le sénateur, et le Christ seul a le pouvoir de vous accorder le même soulagement".
      Le préfet demanda aussitôt à voir le prêtre qui l'avait baptisé; il espérait obtenir, comme les catéchumènes, sa complète guérison.

      Tranquillin vint trouver en toute hâte saint Polycarpe et le mena chez Chromace. Le préfet renouvela ses offres et promit même de donner la moitié de sa fortune si l'on parvenait à le guérir.


      "Ce serait un trafic criminel pour nous deux, répondit le Saint; mais Jésus-Christ peut éclairer vos ténèbres et guérir tous vos maux, si vous croyez en lui de tout votre coeur".

    Après un jeûne de trois jours, Polycarpe et Sébastien retournèrent auprès de Chromace et, prenant sujet des douleurs qu'il endurait, ils lui parlèrent des supplices éternels. Le préfet effrayé demanda aussitôt à être inscrit sur la liste des catéchumènes.
      Cependant sa demeure était remplie d'idoles domestiques. Sébastien représenta qu'il ne pouvait servir à la fois Dieu et les démons, et il l'engagea à faire disparaître tous les vestiges du culte des faux dieux. Le préfet y consentit et voulut envoyer ses gens pour accomplir cette oeuvre. Mais Sébastien l'arrêta.
      "Vos serviteurs sont encore païens; ils sont sous la puissance du démon; vos dieux peuvent leur nuire; c'est à nous, disciples du Christ, qu'il appartient de briser vos idoles".
Il se mit en prière, et, plein d'une force surnaturelle, il alla dans le palais et renversa toutes les idoles qu'on y adorait. Elles étaient au nombre de deux cents.
      Quand il revint, le préfet ne ressentait aucun soulagement.
"Il vous reste quelque chose à briser, s'écria Sébastien, votre foi n'est pas encore entière".
      Chromace avoua qu'il avait un cabinet plein d'instruments d'astrologie. Ils avaient été légués par ses ancêtres à sa famille et on les conservait avec un respect religieux. Sébastien s'éleva contre cette nouvelle superstition, et son langage plein d'énergie et de vigueur décida le préfet à renoncer à tous ces objets qui empêchaient sans doute sa guérison.
      Chromace avait à peine donné son consentement que Tiburce, son fils, se précipitait comme un furieux dans la salle.


      "J'ai fait allumer deux fours, s'écria-t-il, d'une voix vibrante de colère, et je jure d'y jeter Sébastien et Polycarpe si mon père n'est pas guéri".
      Avec cette foi sublime à laquelle Dieu ne refuse rien, les deux chrétiens acceptèrent l'épreuve qu'on leur proposait et sur l'heure ils se mirent à détruire ces derniers signes de la superstition. A ce moment, un jeune homme éclatant de lumière apparut à Chromace.
      "Le Christ m'envoie, dit-il, pour vous guérir".

      A peine avait-il prononcé ces paroles que la goutte disparaissait complètement. Le préfet se leva et, dans l'élan de sa reconnaissance, il voulut baiser les pieds du mystérieux médecin. L'inconnu l'arrêta: "Vous n'êtes pas digne de toucher l'ange du Seigneur, vous qui n'avez pas été régénéré par l'eau du baptême".


      A ces mots Chromace se jeta aux pieds de Polycarpe et de Sébastien et il les supplia de ne pas différer plus longtemps son baptême.
      Sébastien répondit qu'il devait se préparer à recevoir un sacrement si auguste par le jeûne et la prière. Il lui fit également comprendre qu'il allait être obligé de sacrifier sa charge de préfet, l'une des premières dignités de Rome. En ces tristes temps, un préfet devait présider des cérémonies paiennes et persécuter les chrétiens, pour obéir à l'empereur: un chrétien ne pouvait accepter de telles conditions. Chromace se montra prêt à tous les sacrifices.
      Après plusieurs jours passés dans la prière et la pénitence, le préfet fut enfin jugé digne d'être reçu au nombre des enfants de l'Eglise. Toute sa maison et la plupart de ses nombreux esclaves suivirent son exemple, et Sébastien servit de parrain à ces quatorze cents convertis. Chromace donna la liberté aux esclaves, mais la plupart voulurent rester à son service.
 

LA GRANDE PERSECUTION

      Cependant la persécution augmentait en fureur de jour en jour; par ordre de l'empereur, on ne pouvait plus vendre ou acheter sans être obligé d'offrir de l'encens aux idoles.

      Chromace avait donné sa démission de préfet; son vaste palais servait de lieu de réunion aux chrétiens. Il possédait en outre de grandes propriétés en Campanie; il offrit d'y donner asile à ceux des chrétiens de Rome qui voudraient s'y réfugier en ces jours de tourment et d'angoisse. Le pape saint Caius désigna le prêtre Polycarpe pour les y accompagner.
     Tiburce, fils de Chromace, devenu un chrétien admirable, et Sébastien demeurèrent à Rome. L'officier, toujours sur la brèche, ne s'occupait que de visiter et d'encourager les combattants, et il parcourait les prisons, portant partout des paroles d'encouragement et de salut.


      Après le départ de Chromace, les chrétiens, traqués de toutes parts, trouvaient un refuge chez Castule, au palais même de l'empereur. Castule était l'intendant des bains et des étuves.
      Depuis quelque temps déjà, les fidèles tenaient leurs réunions dans le plus grand secret, à l'abri de la police, lorsqu'un faux frère surgit au milieu d'eux. Il portait le nom de Torquat. Tout en affectant les dehors de la piété, il menait cependant une vie bien différente de celle des autres chrétiens: son élégance, sa mollesse, sa gourmandise contrastaient avec les jeûnes et les austérités de ses frères. On le reprit sévèrement de ses défauts. L'hypocrite promit de se corriger, mais il jura de se venger de cet affront, et, nouveau Judas, il n'eut pas honte de recourir à la trahison.
      Grâce à ses artifices, les chrétiens furent surpris dans une réunion. Castule, Tiburce, Marc et Marcellien furent arrêtés, et le traître, pour se dérober aux soupçons, se laissa conduire en prison avec les martyrs.
      Au milieu de ces tristes conjonctures, Sébastien redoubla de zèle pour visiter ses frères captifs. Fortifiés par ses exhortations, les confesseurs supportèrent sans faiblir les tourments les plus atroces. Tiburce, conduit hors de la ville, eut la tête tranchée, Castule fut enterré vivant sous un monceau de sable; Marc et Marcellien, attachés à un poteau, demeurèrent un jour et une nuit exposés aux outrages de la populace ameutée. On les acheva à coups de lance.

      Tranquillin, leur père, ainsi que Nicostrate, Claude et trois autres chrétiens, Castor, Victorin et Symphorien, furent noyés à l'embouchure du Tibre. Sainte Zoé, femme de Nicostrate, fut pendue à un arbre, par les cheveux; on alluma sous ses pieds un feu de fumier, jusqu'à ce qu'elle fut étouffée.

 

MARTYRE DE SAINT SEBASTIEN

      Sébastien, qui avait soutenu les athlètes du Christ au milieu de ces rudes assauts avait été épargné. Mais son heure était proche, et Dieu qui avait béni ses travaux allait lui donner la couronne.
      Les délateurs poursuivirent leur oeuvre et Sébastien fut dénoncé à son tour. L'Ernpereur Dioclétien, qui avait une grande affection pour le brillant officier, refusa d'abord de croire aux accusations dont on le chargeait; mais sous les instances des courtisans, il fit comparaître le chef de ses gardes en sa présence.
      Sébastien comprit que l'heure du grand combat sonnait pour lui.
      -"On vous accuse d'être chrétien, dit le prince; est-ce vrai?"
      -Oui, répondit le saint, j'ai toujours cru qu'il y avait de la folie à implorer l'appui d'une pierre inerte que l'homme peut briser impunement".
      A ces mots, l'empereur bondissant sur son siège, s' écria : "Je vous ai toujours chéri et distingué parmi les principaux personnages de ma cour, et voici que vous désobéissez à mes ordres et insultez les dieux!
      -J'ai toujours invoqué Jésus-Christ pour votre salut et la conservation de l'empire, et j'ai toujours adoré le Dieu qui est au ciel".
      Le tyran, écumant de rage, jura de punir sur le champ le courageux athlète du Christ. Mais Sébastien était populaire dans l'armée, et Dioclétien eut peur de soulever les soldats en les chargeant de l'exécution du chef qu'ils chérissaient.

      Or, il y avait en ce moment, à Rome, une troupe d'archers Numides (Kabyles) à la solde de l'Empereur, étrangers aux sentiments qui remplissaient l'armée et capables des coups de main pénibles aux autres. Dioclétien eut recours à ces barbares.
      Ils obéirent sans scrupule aux ordres du souverain, et ils enchaînèrent comme un malfaiteur le brillant officier de la garde, sans avoir égard à son grade; puis ils le conduisirent hors du palais, le dépouillèrent de ses vêtements, et l'attachèrent pour s'en servir comme d'une cible.
      Sébastien, calme et intrépide, levait les yeux vers le ciel et rendait grâces à Dieu en priant pour ses bourreaux. Au signal de leur chef, les Numides le criblèrent de flèches et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'il leur parut mort.

      Pendant la nuit, la veuve de Castule, Irène, vint enlever le corps transpercé. Sébastien respirait encore. La courageuse l'emporta secrètement chez elle. Or, elle demeurait dans le palais de l'empereur. Grâces à des soins assidus, Sébastien recouvra le santé.
      Tout le monde le croyait mort, et il pouvait sans peine se dérober à la rage des persécuteurs. Mais le noble officier avait assez longtemps combattu et il ne voulait pas laisser échapper la palme de la victoire. Dans l'ardeur de son zèle, il conçut le généreux dessein de se dévouer une dernière fois pour ses frères et de reprocher à l'empereur l'injuste cruauté qu'il déployait à l'égard des chrétiens.
      Aussi malgré l'instance des fidèles, il alla se placer sur l'escalier du palais à l'heure où Dioclétien avait coutume d'y monter. Effrayé par cette apparition inattendue, l'empereur croyant voir se dresser devant lui l'ombre vengeresse de Sébastien, recula épouvanté. Il se remit cependant de son émotion, et, interpellant celui qu'il prenait pour un fantôme:

      -"N'êtes-vous pas Sébastien, que je condamnai il y a peu de temps, à être percé de flèches?"
      -"Notre-Seigneur Jésus-Christ m'a rendu à la vie; je viens en son nom vous reprocher tous les maux dont vous accablez les chrétiens".
      Transporté de fureur, Dioclétien ordonne d'arrêter l'insolent qui vient réveiller ses remords et de le conduire immédiatement à l'hippodrome où il est assommé à coups de bâton.

      Pour empêcher les chrétiens de vénérer les reliques du martyr, on jeta avec mépris son corps sanglant dans un cloaque, où il resta suspendu à un clou.
      Mais Jésus-Christ voulut glorifier son héros deux fois martyr. Il permit que Sébastien apparut lui-même en songe à une sainte dame de Rome nommée Lucine; il lui révéla l'endroit où était son corps et lui ordonna de le faire ensevelir près de la catacombe où reposaient les restes des Souverains Pontifes. Cette noble chrétienne exécuta fidèlement cet ordre, et la catacombe où fut inhumé l'officier martyr est connue sous le nom de Saint-Sébastien.

      Sur son tombeau s'élève l'une des sept grandes basiliques de la ville éternelle. Près du cloaque où son corps avait été jeté, se trouve la belle église de Saint-André-della­Valle, où une chapelle lui est dédiée. Saint Sébastien est invoqué avec saint Roch contre les épidémies.
      Au palatin, au milieu des ruines du fameux palais des empereurs romains, dont la puissance n'est plus qu'un lointain souvenir, une chapelle attire la vénération des fidèles, elle est dédiée à Saint Sébastien, et occupe la place où il fut criblé de flèches.
      Ainsi disparaissent les ennemis de Dieu et ses amis sont dans la gloire sans fin.
 



 
UN PEU DE GÉOGRAPHIE

         Saint-Sébastien de Frontenac, qu'il ne faut pas confondre avec Saint-Sébastien d'Iberville, est une petite paroisse des Cantons de l'Est de la Province de Québec.
Sise dans le canton Aylmer, elle fait partie du comté provincial de Frontenac et du comté fédéral de Mégantic-Frontenac. Un brin d'histoire expliquera cette anomalie.

        Le 7 mai 1792, Sir Alured Clarke, lieutenant-gouverneur de la province du Bas Canada et administrateur du pays, pendant l'absence de Lord Dorchester, alors en Angleterre, lançait sous l'autorité de l'Acte Constitutionnel de 1791, une proclamation à l'effet de diviser la province en vingt-sept divisions électorales chargées d'élire cinquante députés pour former la première chambre d'assemblée que le gouvernement britannique, pour se rendre aux désirs de ses sujets de la Province de Québec, venait de leur accorder.
       Parmi ces 27 divisions, Buckingham et Dorchester sont les deux seules susceptibles d'intéresser notre histoire.
       Le développement de notre région et l'accroissement de sa population rendaient nécessaire un remaniement considérable des comtés dès 1829. Le comté de Buckingham fut alors divisé en six comtés: Yamaska, Drummond, Nicolet, Lotbinière, Sherbrooke et Mégantic; celui de Dorchester en deux, les comtés de Dorchester et de Beauce. Mais de 1830 à 1832, le comté de Mégantic, n'ayant pas encore la population suffisante pour avoir son représentant, fut annexé au comté de Beauce.
       Notre paroisse, fondée en 1846, fit donc partie à ses débuts du comté de Mégantic jusqu'en 1853; à cette dernière date, la partie est du comté de Mégantic fut de nouveau annexée au comté de Beauce et notre paroisse en fit partie jusqu'en 1915, alors qu'un nouveau remaniement régional la fit passer dans le comté nouvellement formé de Frontenac.
       Ce qui précède concerne le domaine provincial; quant au fédéral, il n'en fut pas question avant 1867, et à ce moment-là, le gouvernement d'Ottawa décida de s'en tenir aux circonscriptions électorales provinciales déjà existantes. Or, à cette date, on l'a vu, Saint-Sébastien faisait partie du comté de Beauce. En 1915,  le remaniement provincial qui plaça Saint-Sébastien dans le comté de Frontenac, n'affecta pas la carte électorale fédérale et Saint-Sébastien demeura dans le comté de Beauce. En 1933, le gouvernement fédéral autorisa des changements de la carte électorale et depuis, Saint-Sébastien fait partie du nouveau comté Mégantic-Frontenac.
       La paroisse de Saint-Sébastien appartient au diocèse de Québec et touche aux limites nord-est du diocèse de Sherbrooke. La population de Saint-Sébastien, depuis sa fondation, a toujours été entièrement catholique et canadienne-française et n'a pas subi le sort de certaines paroisses environnantes soumises à l'immigration d'Écossais protestants.
       L'aspect de la paroisse de Saint-Sébastien représente une suite de coteaux coupés par des charmants vallons au fond desquels serpentent de petits cours d'eau. Son sol, quoique rocheux, est généralement fertile à l'exception de certaines parties basses et humides; il se prête admirablement bien à la culture.
       Notre paroisse, lors de son érection canonique, le 12 octobre 1885, par son Éminence le Cardinal Taschereau et de son érection civile, le 19 février 1886, par l'Honorable L.-F.-R. Masson, lieutenant-gouverneur de la Province de Québec, comprenait une partie des cantons de Dorset, d'Aylmer et de Gayhurst. Lors de l'érection de la paroisse de Sainte-Martine de Courcelles, en 1903, la partie du canton de Dorset et l'extrémité nord du canton d'Aylmer furent détachées de la paroisse de Saint-Sébastien.
       Depuis longtemps déjà, les familles du 5e rang, de la paroisse de Saint-Romain, trop éloignés de leur église, fréquentaient l'église de Saint-Sébastien, quand en 1939, il y eut annexion de ce rang à Saint-Sébastien, pour ce qui regarde le domaine exclusivement religieux.
       Quelques mots maintenant sur l'origine de l'appellation de ces comtés et cantons. L'origine du nom du comté de Buckingham semble obscure. Est-ce en l'honneur du Duc de Buckingham, favori des rois d'Angleterre, Jacques 1er et Charles 1er?  Nous serions plutôt portés à croire, avec M. Pierre-Georges Roy(1), que c'est pour rappeler le comté de ce nom en Angleterre. Mégantic, en langue crise, signifie "gros bois"; M. Pierre-Georges Roy lui trouve, dans la langue des Abénakis, une autre signification: "lieu où se tiennent les poissons". Le nom de Beauce a été donné à ce comté en souvenir de ce petit coin de la France, célèbre par la fertilité de ses terres, qui portait le nom de Beauce et qui a fourni au Canada français plusieurs de ses hardis et entreprenants colons. Le comté de Frontenac rappelle la mémoire de comte de ce nom qui gouverna la Nouvelle-France à deux reprises et prit la direction des affaires de la colonie au moment où elle était menacée d'une destruction complète. Il emporta dans la tombe l'estime des Canadiens qu'il avait gouvernés pendant l'époque la plus critique de leur histoire et a mérité le nom de "sauveur de la Nouvelle-France".
       Le canton Dorset, le plus ancien, puisqu'il fut érigé par proclamation le 30 décembre 1799, rappelle le nom d'un comté d'Angleterre.
       Le canton Aylmer qui couvre la plus grande partie de notre paroisse et dont l'érection remonte au 28 janvier 1848, doit son nom, selon M.Pierre-Georges Roy(1) à Lord Aylmer, gouverneur-général du Canada (1830-1835), dont la conduite modérée envers les Canadiens-Français avait déjà fait assez fait connaître le nom avant même qu'on l'imposât à un canton de la Beauce; le canton et la ville d'Aylmer, dans le comté d'Ottawa, le lac Aylmer dans le comté de Wolfe commémorent aussi le souvenir de ce personnage. "Saint-Sébastien d'Aylmer a aussi été connu pendant quelque temps sous le nom de Valletord, mot qui prononcé à l'anglaise, formait un si grossier calembour, qu'on a eu la décence de le faire disparaître".(2)
       Le canton Gayhurst rappelle un comté de ce nom dans le comté de Bucks en Angleterre; il fut érigé le 30 avril 1868.
       Le village de Saint-Sébastien est situé sur un coteau assez élevé, ce qui favorise son aspect; la flèche argentée du clocher de l'église brille de trois coins de la paroisse et même des paroisses avoisinantes. L'accès en est cependant rendu moins facile surtout vers le sud à cause de la côte accentuée qu'il faut gravir pour y arriver; de petits cours d'eau, affluents de la rivière des Bleuets, la sillonnent du sud-ouest au nord, de chaque côté du village et leurs eaux vont se jeter dans le lac Saint-François.
       Le point pittoresque entre tous est celui des monts qui longent le territoire de la paroisse au sud-est dans le canton Gayhurst et la séparent de Saint-Samuel; ces monts à l'altitude de 1800 à 2200 pieds, appelés vulgairement "Les Mornes" sont un détachement de la chaîne des Alléghanys.
     Des carrières de granit ouvertes au pied de ces montagnes ont connu une période de grande activité et de prospérité lors de la construction par le chemin de fer Québec Central de l'embranchement Tring Jonction - Lac Mégantic, qui traverse notre paroisse dans toute sa longueur. Nous en parlerons plus loin.
       Tous s'accordent à dire que les beautés naturelles, collines, vallons et petits cours d'eau, s'alliant aux développements apportés à la civilisation et à l'industrie, font de la paroisse de Saint-Sébastien de Frontenac un endroit charmant, plein de vie et d'un avenir prometteur.

(1) Les noms géographiques de la Province de Québec, 1906, par P.-G. Roy, p.82.
(2) Les noms géographiques de la Province de Québec, 1906, par P.-G. Roy, p.44.


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